Au-delà du pillage : la solidarité spontanée et les possibles que nous choisissons de raconter
Dernière mise à jour : il y a 14 minutes
Retour sur les événements du 24 octobre 2026 à Nancy, à la suite de l'article de Thibault Petit paru dans L'Est Républicain du 30 octobre.
Je pensais simplement aller « me promener en ville » - puisque les manifestations avaient été interdites dans certains secteurs de Nancy... ^^ Je ne m'attendais pas à me retrouver dans un article de presse, encore moins à devoir écrire un article sur cet article !
Le 24 octobre, à Nancy, au cours d'une manifestation portant sur de multiples revendications — pouvoir d'achat, inégalités sociales, défense des services publics, conditions de vie des jeunes et libertés publiques —, plusieurs personnes ont tenté de dévaliser un magasin de la rue Saint-Jean.
Je me suis retrouvé à intervenir pour les en empêcher, aux côtés d'autres personnes que je ne connaissais pas.
Une vidéo de cette intervention a ensuite été diffusée, notamment par L'Est Républicain.
C'est en découvrant cette vidéo, et surtout la manière dont les événements étaient présentés, que j'ai souhaité contacter la rédaction pour proposer un autre regard sur ce qui s'était passé.
Précisons que Thibault Petit n'était pas responsable du titre accompagnant cette première vidéo. Le choix de ce titre relevait d'autres membres de la rédaction.
Mon intention n'était pas de mettre en avant mon intervention personnelle, mais d'attirer l'attention sur une dimension qui me semblait insuffisamment visible : la solidarité spontanée entre des personnes qui ne se connaissaient pas, et la dynamique collective qui s'était constituée pour empêcher le pillage.
Voici deux vidéos, visibles sur Facebook :
https://www.facebook.com/share/r/1Qp8AZaHTv/ Première vidéo, prise à distance par la gérante, diffusée le soir même par L'Est Républicain
https://www.facebook.com/share/v/1WTvAvKaGL/ Vidéo où on voit mieux la fin de l'intervention
Cette démarche a conduit à un entretien de près de deux heures avec le journaliste Thibault Petit, puis à la publication, le 30 octobre, d'un article dans L'Est Républicain, intitulé « 24 octobre : un psychologue a stoppé le pillage d'un magasin ».
Je tiens d'abord à remercier le journaliste pour le temps qu'il m'a consacré et pour la qualité de son travail de restitution. Résumer un tel échange en un article nécessairement limité constitue un exercice difficile.
J'ai particulièrement apprécié sa construction narrative et, surtout, la manière dont il a accepté de mettre en question sa propre interprétation de ma démarche.
Car mon objectif, en prenant contact avec la rédaction, n'était pas tant de raconter ce que j'avais fait que de rendre visible ce qui avait émergé entre plusieurs personnes qui ne se connaissaient pas.

Une histoire collective, avant tout
Je dois reconnaître une certaine ambivalence : voir son intervention ainsi mise en lumière peut flatter l'ego.
Mais je regrette que le titre attribue à une seule personne une action qui fut, dans les faits, collective.
Un jeune homme est intervenu quasiment en même temps que moi, ou m'a rejoint très rapidement. Nous ne nous connaissions pas. Nous ne nous sommes pas concertés. Pourtant, nous avons immédiatement commencé à agir de manière complémentaire.
D'autres personnes nous ont rapidement rejoints, avec des degrés d'engagement et des rôles différents.
Certains empêchaient de nouvelles intrusions, d'autres tentaient de limiter les sorties avec des marchandises. Les positions et les tâches évoluaient au gré de la situation.
En revoyant la vidéo, ce qui me frappe, c'est l'efficacité de l'organisation collective qui s'est constituée spontanément. On y observe une répartition des rôles, mais aussi une évolution rapide de ceux-ci, en fonction des besoins et des initiatives de chacun. On voit d'ailleurs que certains se sont sérieusement faits "chahuter" une fois dans la foule.
Le jeune homme et moi avons commencé à coopérer sans nous connaître, puis d'autres personnes se sont progressivement associées à notre action, avec différents degrés d'implication.
Cette coopération entre deux inconnus, puis son élargissement progressif, constituait précisément l'un des aspects les plus intéressants de l'événement. C'est pourquoi je regrette qu'elle n'ait pas été davantage mise en valeur dès le titre de l'article.
On peut observer une sorte d'effet boule de neige : une initiative en facilite une autre, qui en encourage une troisième, jusqu'à faire émerger une dynamique collective.
Je souhaite particulièrement retrouver ce jeune homme pour le remercier, le féliciter et, pourquoi pas, boire un verre avec lui !
Et je remercie également toutes les personnes qui nous ont soutenus ou ont participé à cette intervention.
Il me semble important de préciser qu'on ne saurait juger les autres manifestants à leur seule absence d'intervention physique et de ne pas opposer ceux qui sont intervenus à ceux qui ne l'ont pas fait.
Chacun agit selon ses capacités, les circonstances et les risques qu'il perçoit.
Certaines personnes peuvent intervenir physiquement, d'autres soutenir, encourager, alerter ou simplement chercher à se protéger.
Ne pas intervenir ne signifie pas nécessairement approuver.
Ne pas s'interposer ne signifie pas cautionner.
Il serait paradoxal de vouloir mettre en lumière une dynamique de solidarité tout en portant un jugement sur ceux qui n'ont pas participé directement à l'intervention.
L'enjeu n'est pas de désigner des héros et des lâches, mais de comprendre comment des possibilités d'action collective peuvent émerger et comment nous pouvons favoriser leur développement.
Une organisation qui émerge sans chef
C'est peut-être l'aspect qui m'intéresse le plus.
On imagine volontiers qu'une organisation efficace doit être préalablement conçue, structurée et dirigée par une tête pensante.
Or, dans cette situation, rien de tel.
Nous ne nous connaissions pas, nous n'avions élaboré aucun plan et personne ne distribuait les rôles. Pourtant, une coordination s'est rapidement constituée, puis adaptée aux événements.
L'analyse stratégique de la séquence filmée montre une organisation fonctionnelle, une répartition des rôles et une évolution rapide de ceux-ci.
Cette organisation n'était ni prédéfinie ni dirigée par une autorité centrale. Elle s'est construite à travers les interactions, les ajustements réciproques et les initiatives successives.
On retrouve ici un phénomène qui m'intéresse particulièrement : l'émergence.
Le collectif développe une organisation et des possibilités d'action qui ne se réduisent pas à la simple juxtaposition des intentions individuelles.
Mais cette émergence n'est pas indépendante des boucles de rétroaction qui se constituent entre les participants.
Une initiative modifie la situation, ce qui influence les comportements suivants, qui transforment à leur tour les conditions de l'action.
Ces interactions peuvent s'amplifier, se stabiliser ou se réorienter.
C'est précisément ce que j'observe fréquemment dans mon travail de psychologue : des interactions peuvent entretenir des cercles vicieux, mais aussi favoriser l'apparition de cercles vertueux.
Dans cette situation, la coopération semble avoir favorisé d'autres initiatives coopératives. L'effet boule de neige n'était pas seulement quantitatif : il transformait progressivement l'organisation et les possibilités d'action du groupe.
Cette expérience me semble particulièrement intéressante pour réfléchir à nos représentations de l'organisation, de la coopération et de l'intelligence collective.
Elle invite à ne pas réduire l'efficacité d'un collectif à l'existence d'une autorité centrale ou d'une intention préalablement partagée dans tous ses détails.
Cela ne signifie pas que toute organisation spontanée est nécessairement efficace ou souhaitable. Mais celle-ci montre qu'une coordination fonctionnelle peut apparaître dans l'action, à partir des initiatives et des ajustements réciproques de plusieurs personnes.
Deux dynamiques collectives opposées
Ce qui est particulièrement intéressant, c'est que nous avons pu observer deux dynamiques collectives opposées au cours du même événement.
D'abord, une dynamique d'entraînement vers le pillage : une personne ouvre le magasin, une autre crie « C'est ouvert, les gars ! », quelques individus se précipitent à l'intérieur, puis d'autres suivent, et d'autres encore.
L'initiative de quelques-uns semble avoir facilité, voire encouragé, celle des suivants. On assiste à un phénomène d'amplification collective, dans lequel les comportements des uns modifient les conditions et les possibilités d'action des autres.
Puis une autre dynamique apparaît : nous nous interposons, le jeune homme et moi, quasiment simultanément.
D'autres personnes nous rejoignent, nous soutiennent et contribuent à empêcher de nouvelles intrusions ou sorties avec des marchandises.
Dans les deux cas, les initiatives individuelles semblent avoir favorisé l'émergence de comportements collectifs qui, à leur tour, influencent les initiatives suivantes.
Mais ces dynamiques prennent des directions opposées : l'une favorise la propagation de comportements destructeurs, l'autre la propagation de comportements coopératifs.
C'est une illustration concrète de ce que j'observe régulièrement dans ma pratique de psychologue : selon la manière dont les interactions s'organisent et se renforcent mutuellement, elles peuvent entretenir des cercles vicieux ou favoriser des cercles vertueux.
Plus intéressant encore, ces deux dynamiques ne sont pas indépendantes : la seconde est venue contrarier la première et en modifier le déroulement.
Mais pour comprendre comment ces dynamiques se constituent, encore faut-il distinguer les personnes qui y participent, leurs comportements et les rôles qu'elles peuvent jouer dans leur évolution.
Ne pas confondre les acteurs et leurs comportements
Un autre point mérite d'être souligné.
Une manifestation n'est pas un groupe homogène.
Il faut distinguer les personnes venues exprimer pacifiquement leurs revendications, celles qui adoptent des comportements contestataires plus turbulents, les militants engagés dans des actions violentes, les individus qui profitent du désordre pour voler, les groupes qui interviennent pour d'autres motifs, ainsi que les différentes forces de l'ordre.
Je rejoins ici l'analyse de Greg Tabibian : il me semble intéressant de distinguer plus précisément les différentes catégories d'acteurs, leurs comportements, leurs motivations et leurs fonctions dans les événements.
La manifestation du 24 octobre à Nancy était très majoritairement pacifique. Il y a néanmoins eu des débordements, comme cela peut arriver dans les grands rassemblements.
Pour analyser ce type de situation, on peut distinguer plusieurs catégories qui ne sont pas nécessairement exclusives les unes des autres.
Cette classification constitue une grille de lecture : elle ne signifie pas que chacune de ces catégories ait été formellement identifiée sur place.
Les manifestants et les autres acteurs des troubles (en dehors du gouvernement ^^)
1. Les manifestants pacifiques
Citoyens ordinaires, familles, étudiants, militants et autres personnes venues exprimer leurs revendications.
Ils participent aux cortèges, revendiquent, échangent et manifestent leur désaccord, sans rechercher les affrontements.
2. Les manifestants contestataires et turbulents
Militants plus offensifs, parfois provocateurs.
Ils peuvent construire des barricades, dégrader du mobilier urbain, insulter les policiers ou lancer des projectiles, sans nécessairement chercher à blesser gravement.
3. Les militants pratiquant la violence politique
Militants radicaux, notamment certains groupes adoptant les tactiques dites « Black Bloc ».
Ils peuvent incendier des poubelles, détruire du mobilier public, s'attaquer à des symboles institutionnels ou économiques et affronter violemment les forces de l'ordre.
Leurs actes s'inscrivent dans une logique politique revendiquée, ce qui ne les rend pas pour autant légitimes.
4. Les émeutiers
Personnes participant à des affrontements collectifs et à des troubles violents de l'ordre public.
Leurs motivations peuvent être politiques, sociales, réactionnelles ou simplement liées à la dynamique de groupe.
5. Les casseurs
Individus qui détruisent volontairement des biens publics ou privés, qu'ils agissent par conviction politique, colère, provocation ou opportunisme.
6. Les pilleurs opportunistes
Personnes profitant du désordre pour s'emparer de marchandises ou de biens.
Leurs comportements peuvent relever de l'opportunisme, de l'excitation collective, de l'imitation ou de plusieurs motivations simultanées.
7. Les auteurs de violences collectives organisées
Groupes participant à des pillages préparés, des saccages de commerces, des agressions graves ou des intimidations.
Ils peuvent agir de manière coordonnée, indépendamment des revendications portées par la manifestation.
Les groupes intervenant en marge de la manifestation
8. Les groupuscules d'extrême droite, notamment les « brassards blancs »
Mobilisés, officiellement, pour défendre les commerçants et leurs établissements.
Des vidéos et témoignages rapportent cependant des comportements violents envers des manifestants : coups, jets de pavés, intimidations et propos racistes.
Des images et témoignages soulèvent également des interrogations sur l'attitude de certains policiers face à ces violences. Ces éléments méritent d'être examinés et vérifiés, sans conclure prématurément à une tolérance délibérée ou à une complicité.
À ce sujet : article de 20 Minutes du 28 octobre 2026.
Les forces de l'ordre
9. Les CRS
Unités spécialisées dans le maintien de l'ordre collectif.
Leurs interventions peuvent comprendre des dispositifs de dispersion, de contrôle des foules et de coercition. Certaines interventions observées peuvent donner l'impression d'une volonté de dissuasion par la force, parfois au détriment de la désescalade.
10. La BAC
Brigades anticriminalité, principalement spécialisées dans la lutte contre la délinquance et les interpellations, plutôt que dans le maintien de l'ordre collectif traditionnel.
Leurs méthodes, adaptées à d'autres contextes opérationnels, peuvent favoriser des interactions plus directes et conflictuelles avec les manifestants.
11. Les gendarmes mobiles
Unités spécialisées dans le maintien de l'ordre collectif.
Ils sont parfois perçus par les manifestants comme plus posés et plus mesurés dans leurs interventions que les CRS, même si cette appréciation reste subjective et dépend des situations.
Les missions et les priorités des forces de l'ordre
Il faut également tenir compte des missions assignées aux différentes unités présentes.
Lors de cette manifestation, les forces de l'ordre étaient notamment mobilisées pour protéger le patrimoine architectural classé, sécuriser les rues commerçantes et prévenir les dégradations, tout en assurant le maintien de l'ordre public.
Ces missions impliquent des priorités, des contraintes et des décisions opérationnelles qui ne sont pas toujours perceptibles pour les manifestants.
Cela ne signifie pas que toutes les interventions soient nécessairement adaptées ou proportionnées. Mais comprendre le cadre dans lequel les policiers et les gendarmes interviennent est indispensable pour analyser leurs comportements sans les réduire à une intention supposée.
Cette classification n'est évidemment pas une typologie sociologique rigoureuse : elle mêle des comportements, des motivations, des appartenances et des fonctions institutionnelles.
Mais elle permet de rappeler une chose essentielle : les personnes présentes dans la rue ne forment pas un ensemble homogène, et les violences ne proviennent pas nécessairement des mêmes acteurs ni des mêmes logiques.
Elle invite également à considérer la coproduction situationnelle des violences : les comportements des différents acteurs s'influencent réciproquement, et leurs interactions peuvent contribuer à l'escalade comme à la désescalade.
Il ne s'agit donc pas seulement d'identifier qui fait quoi, mais aussi de comprendre comment les comportements se répondent et transforment la situation.
Ces catégories ne sont pas nécessairement étanches. Elles renvoient d'ailleurs à des critères différents : comportements, motivations, appartenances ou fonctions institutionnelles.
Mais cette distinction est indispensable pour éviter les amalgames.
Les personnes qui ont tenté de voler dans le magasin n'étaient pas nécessairement animées par les mêmes motivations que celles qui manifestaient contre la vie chère.
Et les manifestants qui se sont interposés ont précisément montré que la mobilisation ne se confondait pas avec ces actes.
Il serait dommage que les comportements d'une minorité effacent les revendications et les attitudes pacifiques des autres.
De même, critiquer certains comportements policiers n'implique pas de condamner l'ensemble des forces de l'ordre.
Je crois qu'il est essentiel de pouvoir examiner les actes sans enfermer les personnes dans des appartenances collectives supposées homogènes.
Distinguer les acteurs et leurs comportements constitue une première étape.
Reste à comprendre ce qui peut favoriser ces comportements, sans prétendre connaître les intentions de chacun.
Et si l'on souhaite manifester contre l'interdiction de manifester ?
Le droit de manifester pacifiquement est une liberté fondamentale, protégée par plusieurs textes français, européens et internationaux.
Bien entendu, cette liberté peut faire l'objet de restrictions légalement justifiées et proportionnées, notamment pour préserver l'ordre public.
Mais une interdiction préfectorale peut elle-même devenir un motif de contestation.
Et si je considère cette interdiction injustifiée, excessive ou politiquement contestable, comment puis-je exprimer collectivement mon désaccord ?
Il existe des recours juridiques, mais la question dépasse la seule légalité : une décision peut être juridiquement valide sans être politiquement incontestable.
C'est l'une des tensions inhérentes à toute démocratie : comment préserver l'ordre public sans restreindre excessivement les libertés qui permettent précisément aux citoyens de contester les décisions du pouvoir ?
Contester une interdiction ne dispense pas juridiquement de la respecter. Mais la respecter ne signifie pas nécessairement y adhérer.
Et lorsque les voies d'expression et de contestation semblent se refermer, que deviennent les inquiétudes, les frustrations et les peurs qui avaient précisément conduit des citoyens à vouloir manifester ?
Comprendre les comportements plutôt que leur attribuer trop vite des intentions
L'article évoque la colère de jeunes que j'aurais contribué à canaliser.
Cette interprétation mérite d'être nuancée.
Nous avons effectivement parlé, au cours de l'entretien, des émotions, des affects, de leur régulation et de l'opportunisme. Mais rien ne permet d'affirmer que les personnes qui tentaient de voler étaient principalement animées par la colère.
L'opportunisme, l'excitation collective, l'imitation ou d'autres motivations peuvent intervenir, éventuellement de manière simultanée.
Il est intéressant de comprendre comment des individus peuvent se laisser entraîner dans des comportements qu'ils n'auraient peut-être pas adoptés isolément.
La peur : un signal, mais aussi un facteur d'escalade
La peur mérite ici une attention particulière.
Elle n'est pas seulement une émotion individuelle : elle peut devenir une dynamique collective, et même un instrument de pouvoir.
Elle peut nous avertir d'un danger, réel ou supposé.
Je propose aussi de la considérer comme un signal : « Tu ne te sens pas prêt à affronter ce qui pourrait arriver. »
Dans cette perspective, sa fonction ne serait pas uniquement de nous pousser à fuir ou à combattre, mais également de nous inviter à nous préparer.
Encore faut-il pouvoir le faire.
Or, de nombreuses personnes éprouvent aujourd'hui des inquiétudes concernant leur avenir : emploi, conditions matérielles, environnement, identité, culture, libertés politiques, transformations technologiques, notamment liées à l'intelligence artificielle…
Ces inquiétudes ne sont pas nécessairement homogènes, ni même compatibles entre elles.
Mais elles peuvent contribuer à un sentiment partagé d'incertitude, de vulnérabilité et de perte de maîtrise.
Lorsque des personnes ont le sentiment de ne pas être entendues, de ne plus pouvoir influer sur les décisions qui les concernent, voire de ne plus pouvoir exprimer collectivement leur désaccord, la peur risque de ne plus trouver de voie constructive pour se transformer en préparation et en action.
Elle peut alors se convertir en colère, en défiance, en repli, en hostilité ou en comportements de confrontation.
Et lorsque les différents acteurs commencent à se percevoir mutuellement comme des menaces, leurs réactions peuvent alimenter une escalade réciproque.
La peur peut aussi être utilisée politiquement : désigner des dangers, amplifier certaines menaces, entretenir l'inquiétude ou présenter des mesures restrictives comme les seules réponses possibles sont autant de manières d'orienter les comportements collectifs.
Cela ne signifie pas que toute alerte serait manipulatrice ni que toute mesure de sécurité serait illégitime.
La question centrale devient alors : comment permettre à la peur de remplir une fonction d'alerte et de préparation, plutôt que de la laisser nourrir des cercles vicieux de méfiance et de violence ?
Les travaux de René Girard sur le désir mimétique, la violence collective et le mécanisme du bouc émissaire offrent notamment des pistes de réflexion. Ils ne constituent pas pour autant une explication automatique de chaque débordement.
L'enjeu est de comprendre les mécanismes à l'œuvre, sans réduire les personnes à une émotion, à une étiquette ou à une appartenance.
Cette prudence dans l'interprétation des comportements vaut aussi pour le mien.
Si je peux tenter d'éclairer les raisons de mon intervention, je ne prétends pas pour autant en connaître tous les déterminants.
Pourquoi suis-je intervenu ? Empathie, anticipation et incertitude
En y repensant, je crois qu'une vidéo visionnée quelques jours auparavant a probablement contribué à mon intervention du 24 octobre.
On y voyait un commerçant tenter désespérément de fermer le rideau métallique de son magasin, tandis que des individus continuaient à s'y introduire pour le piller.
Il était seul, débordé, manifestement impuissant à contenir la situation.
J'avais éprouvé beaucoup d'empathie pour cet homme, pour son désarroi et sa solitude.
Peut-être m'étais-je identifié à lui, ou plus précisément à sa situation : celle d'un individu confronté à un groupe dont les comportements semblent échapper à toute régulation.
Lorsque j'ai vu la tentative de pillage du magasin Snipes, cette expérience émotionnelle a peut-être été réactivée.
Je ne me souviens pas avoir consciemment pensé à cette vidéo sur le moment, mais je me demande aujourd'hui si elle n'avait pas déjà préparé, en quelque sorte, ma disposition à intervenir.
D'autres considérations ont également pu jouer.
Je pensais qu'un pillage risquait de nuire aux revendications de la manifestation en détournant l'attention vers les violences, d'accroître les tensions avec les forces de l'ordre et d'alimenter, à plus long terme, la méfiance, les antagonismes et les réactions répressives.
Mais il importe de distinguer les faits de mes anticipations. Ces conséquences n'étaient pas certaines. Elles constituaient des hypothèses, des paris sur l'avenir, à partir desquels je pouvais néanmoins orienter mon comportement.
Dans une perspective inspirée de René Girard, on peut aussi envisager le pillage comme une dynamique partiellement mimétique : l'action de quelques-uns facilite celle des suivants, par imitation, désinhibition ou dilution de la responsabilité individuelle.
Une dynamique qui peut ensuite alimenter d'autres mécanismes mimétiques, notamment la polarisation et la recherche de boucs émissaires.
Mais le mimétisme peut également soutenir des comportements prosociaux.
Lorsque d'autres personnes se sont mobilisées pour empêcher la poursuite du pillage, une dynamique collective différente est apparue : non plus l'entraînement dans la transgression, mais la coopération autour d'une limite commune.
Je ne peux évidemment pas affirmer que ces mécanismes expliquent à eux seuls ce qui s'est produit.
Ce que je retiens, c'est qu'une intervention peut naître de la convergence de plusieurs processus : une sensibilité empathique, une identification possible, des anticipations incertaines, des valeurs personnelles et la perception d'une possibilité concrète d'agir.
Et qu'il suffit parfois qu'une personne commence à agir pour que d'autres possibilités collectives deviennent perceptibles.
Mais percevoir d'autres possibilités ne suffit pas toujours à pouvoir les saisir.
Encore faut-il ne pas être entièrement emporté par ses émotions, ses représentations ou la dynamique collective dans laquelle on se trouve.
Nous sommes davantage que nos émotions, nos affects et nos pensées
Un autre aspect de notre entretien me paraît important : j'ai longuement parlé au journaliste de la manière dont nous pouvons nous laisser emporter par nos émotions, nos affects, nos pensées, nos croyances ou les dynamiques collectives auxquelles nous participons.
Nous pouvons alors nous retrouver enfermés dans certaines représentations, parfois jusqu'à ne plus percevoir nos propres contradictions.
Mais nous ne nous réduisons ni à nos émotions, ni à nos affects, ni à nos pensées.
Éprouver de la colère ne nous oblige pas à agir sous son emprise.
Être entraîné dans une dynamique collective ne signifie pas que nous soyons condamnés à la suivre.
Il ne s'agit pas de nier ou de réprimer ce que nous éprouvons, mais de retrouver une capacité de discernement, d'ajustement et de choix.
C'était précisément l'une de mes intentions en venant à cette manifestation : contribuer, à mon échelle, à éviter certaines escalades et à aider les personnes, notamment les jeunes, à se canaliser lorsque la situation l'exigeait.
Cette démarche ne visait pas seulement les manifestants. Elle concernait toute personne susceptible de se laisser emporter dans une dynamique conflictuelle.
C'est dans cet esprit que j'ai cherché à intervenir auprès des personnes qui tentaient de piller le magasin, puis auprès des policiers lorsqu'ils sont arrivés.
Mon intention était de contribuer à réguler les comportements et les interactions, plutôt que d'alimenter une opposition supplémentaire.
Cette régulation ne repose pas uniquement sur la parole ou la réflexion : elle peut également engager notre présence corporelle et notre manière d'entrer en relation avec les autres.
Faire obstacle sans rechercher l'affrontement
L'article évoque mes pratiques martiales, notamment le Judo et le Jiu-jitsu Brésilien.
J'aimerais ajouter une précision : c'est surtout ma pratique de l'Aunkaï qui me semble avoir contribué à la manière dont j'ai organisé mon corps pendant cette intervention.
J'ai effectivement cherché à neutraliser physiquement certaines tentatives de passage, mais sans rechercher l'affrontement ni vouloir blesser les personnes.
Il s'agissait avant tout de faire obstacle à des comportements, de gérer les directions, les appuis et les déplacements, tout en m'adaptant aux initiatives des autres.
Cette distinction me paraît importante : chercher à empêcher une action ne signifie pas nécessairement chercher à vaincre ou à dominer la personne qui l'entreprend.
L'enjeu était de rendre certains déplacements impossibles ou difficiles, sans ajouter inutilement de violence à une situation déjà tendue.
C'est notamment en cela que je reconnais l'apport de ma pratique de l'Aunkaï : une attention à l'organisation corporelle, aux appuis, aux directions et à l'adaptation à l'autre, plutôt qu'à la seule opposition de forces.
Je ne peux évidemment pas mesurer précisément la contribution de chacun de mes apprentissages. Mais cette expérience me semble illustrer l'intérêt d'une pratique corporelle fondée sur l'organisation du corps, l'adaptation et la relation à autrui.
Quelques précisions sur les dégâts et les pertes
L'article rapporte une estimation de plusieurs milliers d'euros de pertes, communiquée par la gérante du magasin.
Il me semble utile de préciser que des vêtements ont également été endommagés lors de tentatives d'arrachage des antivols, indépendamment des marchandises effectivement emportées.
Par ailleurs, la gérante indiquait que l'inventaire du magasin n'avait pas encore été réalisé et devait avoir lieu prochainement.
Il convient donc de distinguer les marchandises volées, les marchandises endommagées et l'estimation provisoire du préjudice global, sans prétendre en connaître le montant définitif.
Ces conséquences matérielles méritent d'être prises en compte, sans pour autant résumer l'événement à ses seuls dégâts. Ce qui s'est passé ne se réduit ni au pillage, ni à l'intervention de quelques personnes : il reste aussi à considérer la manière dont cet événement est raconté, et ce que ce récit peut produire à son tour.
Raconter le réel, mais aussi rendre visibles ses possibles
C'est finalement ce qui motivait principalement ma démarche auprès du journal.
Je ne souhaitais ni minimiser les vols et les dégradations, ni raconter une histoire embellie dans laquelle tout se serait bien passé.
Il s'est produit des actes destructeurs. Mais il s'est également produit des actes de solidarité.
Les deux réalités existent. Pourquoi l'une devrait-elle systématiquement éclipser l'autre ?
Ce choix de représentation n'est pas sans conséquences.
Dans mon activité de psychologue, je suis régulièrement confronté à des boucles de rétroaction qui entretiennent les difficultés : une interprétation provoque une réaction, qui vient confirmer l'interprétation initiale, renforçant ainsi le processus.
Mais des cercles vertueux peuvent également se constituer lorsqu'une initiative ouvre de nouvelles possibilités de réponse et modifie progressivement les interactions.
Les récits médiatiques participent eux aussi à la construction de nos représentations.
En mettant systématiquement en avant les affrontements, les dégradations et les oppositions, ils risquent de contribuer à une perception du monde dans laquelle ces comportements occupent une place disproportionnée.
À l'inverse, rendre visibles des initiatives coopératives réellement observées peut contribuer à élargir le répertoire des comportements que nous jugeons possibles.
Il ne s'agit pas de substituer des récits rassurants aux faits dérangeants, mais de restituer davantage de dimensions du réel, y compris celles qui montrent comment des dynamiques constructives peuvent émerger.
Je pense ici à la notion de tutopie développée par Alain Damasio : faire exister, ici et maintenant, des possibilités concrètes du monde que nous aimerions voir émerger.
Mon intérêt n'est donc pas simplement de valoriser de « belles histoires ».
Il s'agit de rendre visibles des comportements, des interactions et des formes d'organisation auxquels d'autres personnes pourraient s'identifier.
Nous pouvons nous rassembler contre des personnes ou des groupes, parfois jusqu'à la désignation de boucs émissaires. Mais nous pouvons également nous rassembler autour d'actions communes et constructives.
Cette seconde possibilité mérite, elle aussi, d'être racontée.
Quand le journaliste participe lui-même au déplacement du regard
C'est ce que j'ai particulièrement apprécié dans l'article de Thibault Petit.
Il explique avoir d'abord envisagé ma démarche sous l'angle d'une éventuelle recherche de reconnaissance personnelle, avant de comprendre que mon intérêt portait surtout sur la dynamique collective et la possibilité qu'un geste en entraîne d'autres.
Il a choisi de rendre visible cette évolution de son propre regard.
Et sa conclusion rejoint précisément l'idée que je souhaitais partager : un récit ne se contente pas de décrire le réel, il peut également contribuer à le façonner.
Il y a là une double mise en abyme que je trouve particulièrement intéressante.
D'abord, le journaliste lui-même a fait évoluer sa représentation de l'événement au cours de notre échange.
Il illustre ainsi, par sa propre démarche, cette capacité à interroger et à réviser nos premières interprétations.
Ensuite, son article, en montrant comment les récits peuvent transformer nos représentations, participe lui-même à transformer la représentation de cet événement chez ses lecteurs.
Et voilà que mon propre article vient, à son tour, raconter et analyser ce déplacement du regard !
Merci donc à Thibault Petit d'avoir accueilli cette réflexion et de lui avoir donné une place dans son article, ainsi qu'à L'Est Républicain d'avoir permis à cet épisode de solidarité de trouver un écho dans ses pages.
Et surtout, merci à toutes les personnes qui, ce 24 octobre, ont montré qu'au milieu du désordre, d'autres formes d'action collective étaient possibles.
Et maintenant, à nous de faire vivre ces possibles !
Et vous, quelles formes de solidarité spontanée avez-vous déjà observées ou vécues ?
Je vous invite à les raconter, à les partager et, lorsque les circonstances le permettent, à contribuer vous-mêmes à faire émerger ces dynamiques constructives.
Pas nécessairement en vous interposant physiquement : chacun peut agir à sa manière, selon ses capacités, sa perception des risques et les circonstances.
Rappelez-vous :
"Commence et l'impossible deviendra possible." (Thomas Carlyle)
Et si cette réflexion vous parle, n'hésitez pas à partager cet article. Non pour mettre en avant mon intervention, mais pour contribuer à faire circuler ces exemples de coopération, de solidarité et d'intelligence collective.
Car rendre visibles ces possibilités, c'est déjà contribuer à leur donner une place dans notre monde.
Longue vie et prospérité !
Si un jeune homme qui est intervenu à mes côtés se reconnaît, ou si quelqu'un sait comment en retrouver, je serais très heureux de pouvoir entrer en contact avec eux.
Quelques autres événements positifs pour une désescalade de la violence :









































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